Mes écrits passés et à venir, ainsi que ceux de Dovid Umru
My past writings, those to come, and those by Dovid Umru
Thursday, October 10, 2013
Saturday, October 13, 2012
"C'était mon copain..."
Un homme de mémoire: Claude AUDINOT
Cahiers Bernard Lazare - Juillet-août 2001
Il croyait que nous étions tous morts. Lorsque je compose son numéro de téléphone, c’est sa femme qui me répond - Je lui demande alors prudemment si son mari est cardiaque. Je peux entrer en contact avec lui, l’ami de Jacques Suganas - Fin janvier 2001, nous sommes dans le TGV qui nous conduit au Mans où lui, Claude Audinot nous attend à la gare - Le dernier signe de vie des Suganas date du 21 octobre 1942, du camp de Drancy.
Mais laissons la parole à Claude Audinot.
“La famille Suganas se composait de Salomon, le père (origine russe), 52 ans, Cilie, la mère (lituanienne) 41 ans, Michel, Charles, le fils aîné, 17 ans, Jacques, Maurice (mon copain de jeux), 15 ans, Hélène, Louise, 13 ans et Jeanne la plus jeune 10 ans.
Par nos parents qui étaient à la fois voisins et en relations de commerce, nous sommes devenus camarades de jeux et amis depuis 1935. En-dehors de la scolarité, nous étions très souvent ensemble, soit sur la place du Pâtis St Lazare, notre terrain de jeux, soit souvent chez eux, car ils possèdaient une très grande cour, mais surtout des bâtiments très vastes pour le stockage des balles de papiers et chiffons et d’autres de stockage des peaux avec un étage et deux escaliers très agréables pour jouer au loup les jours de pluie. Aux beaux jours, nous allions dans le jardin assez vaste agrémenté d’un grand abri de jardin. Notre lieu de prédilection était le parc aux vieilles voitures et camions où nous passions des journées entières à jouer, en faisant ronfler les moteurs après des heures de mise en route, parfois, malheureusement sans résultat.
Le temps passait rapidement et nos parents étaient rassurés de nous savoir occupés et sous leur surveillance partielle. Souvent, vers 16 heures, Madame Suganas m’invitait, comme nous le disions à cette époque “au 4 heures”. Nous mangions des tartines de confiture ou de crème au chocolat avec des gâteaux secs.
Avant la guerre, au mois d’août, toute la famille faisait une promenade à Pornichet ou à la montagne au Mont d’Ore et passait ensuite deux semaines à la campagne à Challes dans une maison du bourg en location.
La guerre se déclencha le 2 septembre 1939. Quelques jours après, je me souviens que Monsieur “Salomon” vint un jour voir mon père pour lui dire que son camion américain, un Chevrolet tout neuf acheté en 1938, était réquisitionné par l’armée française et que cela était un handicap très important pour son commerce.
L’occupation arriva, certains décrets du gouvernement et de l’occupant, obligeaient les Israélites qui résidaient en France à porter l’étoile jaune ; la ségrégation naissait.
Printemps 42. Je me souviens un soir que Monsieur Salomon était venu faire souder une pièce à mon père. La soudure terminée, ils se mirent à parler politique comme très souvent. Mon père aimait beaucoup cela ; ils discutèrent de la situation et mon père lui dit : Salomon, tu devrais réfléchir à la situation, il faudrait peut-être penser à vous cacher à la campagne ou ailleurs du moins à faire partir les enfants. Mon père ajouta que les Américains n’étaient pas encore prêts d’arriver, mais Monsieur Salomon pensait qu’ils viendraient rapidement tenant compte de la situation. Mon père lui répondit qu’ils feraient comme à l’autre guerre, qu’ils arriveraient quand les Allemands seraient épuisés par les Russes, c’est-à-dire environ trois ans.
Monsieur Salomon dit que sa femme ne voulait pas se séparer de ses enfants. S’il n’y avait que lui, il ne l’aurait pas vivant mais avec les enfants et sa femme, qui n’était pas très solide, il ne pouvait rien faire que de rester avec eux jusqu’au bout.
Mon père insista et lui proposa de parler avec un ami, ancien commerçant en retraite qui habitait boulevard Anatole France au Mans et de les cacher à la campagne dans un lieu sûr, qu’il avait en sud Sarthe.
Le 16 juillet 1942, je suis allé à 14h30 au cinéma Rex à Pont-Lieue avec Jacques Suganas et un camarade du quartier voir le film avec Fernandel “Fric-Frac”. Après le film, nous sommes rentrés à pied à la maison au Pâtis St Lazare. Nous avons mangé une tartine et continué de discuter du film et de choses et d’autres. Vers 19h30, Jacques est rentré chez lui ce soir-là, sans précipitation : était-ce un pressentiment ... ?
A 20 h, mon père qui fermait son magasin cria : Venez vite, ils viennent chercher les Suganas. Devant chez eux stationnaient trois voitures (deux citroëns et une Celta-quatre Renault). Tous les voisins autour du Pâtis étaient sur le pas de leur porte et parlaient de cette arrestation : les uns d’un contrôle d’identité, les autres d’une réquisition pour un travail en usine.
Mon père ne disait presque rien, ce qui n’était pas son habitude ... mais il me dit gravement : j’ai grand peur que cela soit très grave pour eux ... les malheureux.
Au bout de trois quart d’heure environ, les policiers français et civils sortirent de la maison par la porte du couloir et tous montèrent dans les voitures. Nous étions toujours sur le pas de la porte. Mon père et moi nous nous sommes avancés au bord du trottoir au maximum lorsque les voitures ont démarré pour les voir passer : dans la Renault encadrée par les autres voitures, à l’arrière se tenaient sur la droite Monsieur Suganas, Jacques et Michel, ses fils. En passant à notre hauteur, ils nous regardèrent profondément et me voyant, Jacques souleva légèrement la main, le tout en quelques secondes inoubliables.
Ils furent emmenés au camp de Mulsanne, y restèrent un ou deux jours et disparurent sans jamais donner de nouvelles. Aussitôt, mon père et les femmes allèrent rejoindre Madame Suganas qui était en pleurs avec Hélène et Jeannette.
Quelques jours après, Madame Suganas vint à la maison, très déprimée et mon père lui renouvela sa proposition de les faire fuir à la campagne. Elle ne voulut pas pour ne pas provoquer de représailles à “ses chers” et elle nous raconta l’arrestation qui venait de se produire et voici ce qu’elle dit : “Ce sont des policiers français en uniforme, un chauffeur de la Feldgendarmerie en uniforme de troupe allemande et des civils, sans doute des hommes de la gestapo, lesquels dirent devant ses deux fils “très bon travail”, qu’ils prennent une valise avec des vêtements chauds. Elle espérait que c’était pour travailler en France au pis en Allemagne”.
Madame Suganas fut elle-même arrêtée début octobre avec ses deux filles Hélène et Jeannette. La petite dernière, dans un geste désespéré se jeta sous les roues de la voiture pour ne pas partir.
Je n’ai pas assisté à l’arrestation de Mme Suganas et de ses deux filles, ayant été transporté d’urgence à la clinique St Côme pour une péritonite le 5 octobre 1942 et ne devant en revenir qu’un mois plus tard.
Elles restèrent à Drancy quelques temps, nous ne reçûmes d’elles qu’une seule lettre datée du 21 octobre 1942 :
Chère Madame et Monsieur Audinot,
On s’adresse à vous, chers amis, car nous sommes certains que vous ferez votre possible pour satisfaire à notre demande. Nous sommes depuis dimanche ici et nous avons le droit d’écrire une lettre par semaine et recevoir un colis de 3 kilos par semaine. Ce qui nous manque le plus ici c’est le pain. Vous seriez bien (mot illisible) de nous envoyer du pain, des biscottes, du beurre frais, du fromage, du sucre. Nous espérons que vous nous ferez ça aussitôt que vous aurez reçu la lettre et nous vous remerçions beaucoup d’avance. Madame Audinot je vous demande si possible de nous envoyer du coton blanc à repriser et du coton beige pour les bas. Vous pouvez demander à Madame Sorlin, elle aura, je l’espère la gentillesse de nous rendre ce petit service. En même temps je leur souhaite bien le bonjour. Chère Madame Audinot, j’ai besoin aussi pour la constipation des comprimés de Boldo-lasine que vous achèterez chez le pharmacien, en même temps vous achèterez un tube de vaseline gaménolée. On espère que vous êtes tous en bonne santé. Nous on se porte assez bien à part moi, avec ma faible santé. Au revoir chers amis. Vous allez souhaiter le bonjour à tous les voisins et à Madame Audinot, votre mère. Hélène et Jeannette vous envoient beaucoup de baisers. Merci beaucoup d’avance.
Votre amie, Mme Salomon
Mes parents envoyèrent deux colis séparés, car mon père dit qu’il fallait procéder de cette façon pour avoir la chance qu’ils puissent en recevoir un ... et il fit recouvrir le papier d’emballage d’une toile de jute cousue pour éviter les vols et voir s’il n’avait pas été ouvert...
Quelques jours après l’expédition, nous reçûmes l’ordre sur un simple papier de ne plus rien envoyer pour cause de départ pour une destination inconnue... La police allemande passa à notre domicile et posa des questions à mes parents sur nos relations avec les Suganas. ...”.
De la gare au domicile de Claude Audinot, le trajet a été rapide. Lorsque la porte du séjour s’ouvre, je fais face à la cheminée sur laquelle je découvre une ménorah.
“C’était mon copain, c’était mon ami, un soir il est parti. J’ai tenu ma promesse, je ne veux pas qu’il soit oublié. Adieu mon ami.
Il croyait que nous étions tous morts. Lorsque je compose son numéro de téléphone, c’est sa femme qui me répond - Je lui demande alors prudemment si son mari est cardiaque. Je peux entrer en contact avec lui, l’ami de Jacques Suganas - Fin janvier 2001, nous sommes dans le TGV qui nous conduit au Mans où lui, Claude Audinot nous attend à la gare - Le dernier signe de vie des Suganas date du 21 octobre 1942, du camp de Drancy.
Mais laissons la parole à Claude Audinot.
“La famille Suganas se composait de Salomon, le père (origine russe), 52 ans, Cilie, la mère (lituanienne) 41 ans, Michel, Charles, le fils aîné, 17 ans, Jacques, Maurice (mon copain de jeux), 15 ans, Hélène, Louise, 13 ans et Jeanne la plus jeune 10 ans.
Par nos parents qui étaient à la fois voisins et en relations de commerce, nous sommes devenus camarades de jeux et amis depuis 1935. En-dehors de la scolarité, nous étions très souvent ensemble, soit sur la place du Pâtis St Lazare, notre terrain de jeux, soit souvent chez eux, car ils possèdaient une très grande cour, mais surtout des bâtiments très vastes pour le stockage des balles de papiers et chiffons et d’autres de stockage des peaux avec un étage et deux escaliers très agréables pour jouer au loup les jours de pluie. Aux beaux jours, nous allions dans le jardin assez vaste agrémenté d’un grand abri de jardin. Notre lieu de prédilection était le parc aux vieilles voitures et camions où nous passions des journées entières à jouer, en faisant ronfler les moteurs après des heures de mise en route, parfois, malheureusement sans résultat.
Le temps passait rapidement et nos parents étaient rassurés de nous savoir occupés et sous leur surveillance partielle. Souvent, vers 16 heures, Madame Suganas m’invitait, comme nous le disions à cette époque “au 4 heures”. Nous mangions des tartines de confiture ou de crème au chocolat avec des gâteaux secs.
Avant la guerre, au mois d’août, toute la famille faisait une promenade à Pornichet ou à la montagne au Mont d’Ore et passait ensuite deux semaines à la campagne à Challes dans une maison du bourg en location.
La guerre se déclencha le 2 septembre 1939. Quelques jours après, je me souviens que Monsieur “Salomon” vint un jour voir mon père pour lui dire que son camion américain, un Chevrolet tout neuf acheté en 1938, était réquisitionné par l’armée française et que cela était un handicap très important pour son commerce.
L’occupation arriva, certains décrets du gouvernement et de l’occupant, obligeaient les Israélites qui résidaient en France à porter l’étoile jaune ; la ségrégation naissait.
Printemps 42. Je me souviens un soir que Monsieur Salomon était venu faire souder une pièce à mon père. La soudure terminée, ils se mirent à parler politique comme très souvent. Mon père aimait beaucoup cela ; ils discutèrent de la situation et mon père lui dit : Salomon, tu devrais réfléchir à la situation, il faudrait peut-être penser à vous cacher à la campagne ou ailleurs du moins à faire partir les enfants. Mon père ajouta que les Américains n’étaient pas encore prêts d’arriver, mais Monsieur Salomon pensait qu’ils viendraient rapidement tenant compte de la situation. Mon père lui répondit qu’ils feraient comme à l’autre guerre, qu’ils arriveraient quand les Allemands seraient épuisés par les Russes, c’est-à-dire environ trois ans.
Monsieur Salomon dit que sa femme ne voulait pas se séparer de ses enfants. S’il n’y avait que lui, il ne l’aurait pas vivant mais avec les enfants et sa femme, qui n’était pas très solide, il ne pouvait rien faire que de rester avec eux jusqu’au bout.
Mon père insista et lui proposa de parler avec un ami, ancien commerçant en retraite qui habitait boulevard Anatole France au Mans et de les cacher à la campagne dans un lieu sûr, qu’il avait en sud Sarthe.
Le 16 juillet 1942, je suis allé à 14h30 au cinéma Rex à Pont-Lieue avec Jacques Suganas et un camarade du quartier voir le film avec Fernandel “Fric-Frac”. Après le film, nous sommes rentrés à pied à la maison au Pâtis St Lazare. Nous avons mangé une tartine et continué de discuter du film et de choses et d’autres. Vers 19h30, Jacques est rentré chez lui ce soir-là, sans précipitation : était-ce un pressentiment ... ?
A 20 h, mon père qui fermait son magasin cria : Venez vite, ils viennent chercher les Suganas. Devant chez eux stationnaient trois voitures (deux citroëns et une Celta-quatre Renault). Tous les voisins autour du Pâtis étaient sur le pas de leur porte et parlaient de cette arrestation : les uns d’un contrôle d’identité, les autres d’une réquisition pour un travail en usine.
Mon père ne disait presque rien, ce qui n’était pas son habitude ... mais il me dit gravement : j’ai grand peur que cela soit très grave pour eux ... les malheureux.
Au bout de trois quart d’heure environ, les policiers français et civils sortirent de la maison par la porte du couloir et tous montèrent dans les voitures. Nous étions toujours sur le pas de la porte. Mon père et moi nous nous sommes avancés au bord du trottoir au maximum lorsque les voitures ont démarré pour les voir passer : dans la Renault encadrée par les autres voitures, à l’arrière se tenaient sur la droite Monsieur Suganas, Jacques et Michel, ses fils. En passant à notre hauteur, ils nous regardèrent profondément et me voyant, Jacques souleva légèrement la main, le tout en quelques secondes inoubliables.
Ils furent emmenés au camp de Mulsanne, y restèrent un ou deux jours et disparurent sans jamais donner de nouvelles. Aussitôt, mon père et les femmes allèrent rejoindre Madame Suganas qui était en pleurs avec Hélène et Jeannette.
Quelques jours après, Madame Suganas vint à la maison, très déprimée et mon père lui renouvela sa proposition de les faire fuir à la campagne. Elle ne voulut pas pour ne pas provoquer de représailles à “ses chers” et elle nous raconta l’arrestation qui venait de se produire et voici ce qu’elle dit : “Ce sont des policiers français en uniforme, un chauffeur de la Feldgendarmerie en uniforme de troupe allemande et des civils, sans doute des hommes de la gestapo, lesquels dirent devant ses deux fils “très bon travail”, qu’ils prennent une valise avec des vêtements chauds. Elle espérait que c’était pour travailler en France au pis en Allemagne”.
Madame Suganas fut elle-même arrêtée début octobre avec ses deux filles Hélène et Jeannette. La petite dernière, dans un geste désespéré se jeta sous les roues de la voiture pour ne pas partir.
Je n’ai pas assisté à l’arrestation de Mme Suganas et de ses deux filles, ayant été transporté d’urgence à la clinique St Côme pour une péritonite le 5 octobre 1942 et ne devant en revenir qu’un mois plus tard.
Elles restèrent à Drancy quelques temps, nous ne reçûmes d’elles qu’une seule lettre datée du 21 octobre 1942 :
Chère Madame et Monsieur Audinot,
On s’adresse à vous, chers amis, car nous sommes certains que vous ferez votre possible pour satisfaire à notre demande. Nous sommes depuis dimanche ici et nous avons le droit d’écrire une lettre par semaine et recevoir un colis de 3 kilos par semaine. Ce qui nous manque le plus ici c’est le pain. Vous seriez bien (mot illisible) de nous envoyer du pain, des biscottes, du beurre frais, du fromage, du sucre. Nous espérons que vous nous ferez ça aussitôt que vous aurez reçu la lettre et nous vous remerçions beaucoup d’avance. Madame Audinot je vous demande si possible de nous envoyer du coton blanc à repriser et du coton beige pour les bas. Vous pouvez demander à Madame Sorlin, elle aura, je l’espère la gentillesse de nous rendre ce petit service. En même temps je leur souhaite bien le bonjour. Chère Madame Audinot, j’ai besoin aussi pour la constipation des comprimés de Boldo-lasine que vous achèterez chez le pharmacien, en même temps vous achèterez un tube de vaseline gaménolée. On espère que vous êtes tous en bonne santé. Nous on se porte assez bien à part moi, avec ma faible santé. Au revoir chers amis. Vous allez souhaiter le bonjour à tous les voisins et à Madame Audinot, votre mère. Hélène et Jeannette vous envoient beaucoup de baisers. Merci beaucoup d’avance.
Votre amie, Mme Salomon
Mes parents envoyèrent deux colis séparés, car mon père dit qu’il fallait procéder de cette façon pour avoir la chance qu’ils puissent en recevoir un ... et il fit recouvrir le papier d’emballage d’une toile de jute cousue pour éviter les vols et voir s’il n’avait pas été ouvert...
Quelques jours après l’expédition, nous reçûmes l’ordre sur un simple papier de ne plus rien envoyer pour cause de départ pour une destination inconnue... La police allemande passa à notre domicile et posa des questions à mes parents sur nos relations avec les Suganas. ...”.
De la gare au domicile de Claude Audinot, le trajet a été rapide. Lorsque la porte du séjour s’ouvre, je fais face à la cheminée sur laquelle je découvre une ménorah.
“C’était mon copain, c’était mon ami, un soir il est parti. J’ai tenu ma promesse, je ne veux pas qu’il soit oublié. Adieu mon ami.
Lettre manuscrite de Madame Simone Veil
J'ai été aux anges de recevoir ce message de la part de cette grande dame, peu de temps après la parution de mon livre Mosaïque ou reconstitution d'une mémoire.
"Je vous suis très reconnaissante de m’avoir faire parvenir “Mosaïque” et vous en remercie infiniment. Je l’ai lu d’un trait le jour même où je l’ai reçu et si j’ai tardé à vous faire part de mes sentiments, c’est parce que j’ai été absente de Paris.
J’ai été particulièrement touchée par votre démarche originale de “reconstitution d’une mémoire” qui permet d’aller bien au delà qu’un simple récit biographique.
Oserai-je dire que le choix et la qualité des photos confèrent à votre livre un caractère précieux qui renforce l’émotion suscitée par l’évocation de vos proches et des lieux où ils ont vécu.
Au moment où nous sommes si préoccupés de la transmission de la mémoire, il me paraît que cet ouvrage exceptionnel soit largement diffusé. Pour ma part je m’apprête à le faire autour de moi, en regrettant que sa publication soit si discrète. Je constate une fois de plus combien il est difficile de rencontrer un véritable intérêt pour ces questions douloureuses qui devraient faire partie de notre histoire."
Simone Veil
Mémoire et ferveur
Cahiers Bernard Lazare - Janvier 2000
Quatre camps sont inscrits au voyage : Auschwitz I, Birkenau, Maïdanek, Treblinka. Oui, ceux du Kaddish. Lectures, films, récits. On sait dit-on, mais ce n’est que sur place que l’on peut mesurer l’ampleur de l’irrecevable, de l’innommable, de l’inacceptable. La veille, nous nous étions rendus à Auschwitz I, le musée. Là, l’horreur est montrée en vitrine : cheveux, lunettes, prothèses, effets personnels. Et on se surprend à essayer de lire les noms sur les valises dans l’espoir de retrouver une preuve tangible d’un disparu. Il y a le block 11, celui de la mort, il y a le block 10, celui des expériences du Dr. Mengele, qui avait désigné le Dr Miklos Nyiszli, déporté, médecin-chef des crématoriums d’Auschwitz pour rédiger les procès-verbaux de dissection, qui étaient directement envoyés à Berlin-Dahlem, à l’attention d’un des organismes médicaux les plus qualifiés du monde. Il neige en tourbillon, ce matin là sur Auschwitz I. Le vent est âpre. Le lendemain, trois kilomètres plus loin, - Birkenau - A Birkenau, on réalise. Nous sommes en condition 0° peut-être moins 2°. Eux avaient jusqu’à moins 10/20°.
La neige a refait son apparition pour nous accompagner et mieux nous faire comprendre. Un vent glacé souffle sur le plateau de Haute-Silésie, grand désert blanc. Personne. La silhouette de cette tour et les rails, que tout le monde a vu sur les photos et dans le film Shoah de Claude Lanzmann, nous y sommes. C’est terrible. Du haut du mirador central, on domine la situation d’où l’on aperçoit les baraques minuscules alignées comme des miniatures, la rampe où descendaient les déportés puis, à quelques mètres, les crématoires. On comprend tout de l’organisation et de l’efficacité du système. Vue accablante. Les écuries-dortoirs en terre battue, les latrines. Tout est là. Marche pour arriver au bord d’un petit étang, autrefois marais, où on jetait les cendres des déportés. Jacques porte-drapeau de l’Amicale des déportés d’Auschwitz et des camps de Haute-Silésie avec ses compagnons, Albert et Maxime, mettent à l’eau une gerbe à la mémoire des disparus et demandent une minute de silence.
C’est grâce au modeste mais efficace entrefilet de l’Amicale des déportés d’Auschwitz et des camps de Haute-Silésie dans différents journaux de province et le Monde, que la majorité des participants s’est “précipitée” pour se rendre sur les sites du plus grand crime contre l’humanité, où tous voulaient aller depuis longtemps. Plus de 60 participants, venus de régions différentes : Bretagne, Lorraine, Drôme .. - dont le quart seulement est juif - Ages et milieux variés, mais unis dans un bouquet de ferveur au milieu duquel se trouvent deux jeunes maghrébins, Fayçal et Nabil, de 17 et 20 ans, en provenance de Valence - l’âge des trois déportés, qui encadrent le groupe lorsqu’ils furent envoyés à Auschwitz.
Pourquoi ce voyage ? De multiples raisons, mais la volonté d’effectuer cette démarche en dit beaucoup sur l’impact qu’a laissé sur chacun la seconde guerre mondiale. Luce, professeur d’histoire, dont l’adolescence a subi un choc par la violation de son journal intime, s’est identifiée à Anne Frank. Françoise, médecin psychiatre à l’hôpital Rothschild a fait ce voyage à cause ou grâce à ses patients, qui lui parlent de l’incommunicabilité de la Shoah. Il y a aussi Suzanne, juive, qui se culpabilisait d’aller en Pologne à cause de l’antisémitisme et de sa haine des polonais. Elle sent aujourd’hui enfin, qu’elle l’a dépassée. Il y a ce monsieur respectable, peu loquace, à l’écoute de tout ce qui se dit, passionné par cette époque. Ce chauffeur routier, qui a entendu en 1965 une émission sur les juifs et qui n’en avait jamais rencontré. Il y a René, ancien résistant, déporté qui n’a rien oublié, ni non plus du russe, de l’allemand du polonais, qui est venu pour accompagner la Collectivité Pédagogique de Die, avec ses jeunes de Vercheny. Il tourne en rond. Comment ai-je pu survivre ! ... Aujourd’hui je ne le pourrai pas. C’est un homme de conviction. Son tableau d’honneur est sa conduite de vie.
Il y a tonton et ses deux neveux : Guillaume, tout en nerfs et Emmanuel tout amour, un ange parmi nous tous, la tolérance, l’écoute, le questionnement ; c’est notre cœur. Tonton Edmond l’humour, la dérision, la réplique. Ces trois là nous remuent et nous font bouger de l’intérieur. Avec Jacques, Albert et Maxime, ils ont été, à leur insu, les détonateurs du travail du groupe. Faycal et Nabil, ont en charge une association dans un quartier défavorisé de Valence. Ils sont venus pour constater jusqu’où l’intolérance pouvait amener. Tout le monde se côtoie pendant six jours au milieu de tous ses problèmes, petits et grands, ses manies, sa rigidité, son monde, sa culture et cela fonctionne très bien ; à tel point que la veille du départ une réunion est improvisée pour faire le point.
C’est le pasteur qui commence, il n’en peut plus, il faut qu’il décharge son trop plein d’émotion. A travers toutes les étapes, on l’a vu l’œil brillant, peu loquace, faisant taire ses sentiments. Ce soir, il demande tout simplement pardon au nom des religions qui ont laissé faire ces crimes contre l’humanité. Dorénavant, il va organiser un voyage annuel dans les camps. Les révisionnistes n’auront qu’à bien se tenir - N’est-ce pas ce travail de la société civile qui est le meilleur -. Il est lent mais sûr, et se propage comme une toile d’araignée - Emmanuel dit son amour de tous à tous. Denise raconte son étonnement et son émotion lorsqu’elle s’est aperçue qu’il y a une majorité non juive et leur dit combien elle est sensible à leur intérêt. Un autre participant lui répond et avoue avoir appréhendé ce voyage, n’ayant pas l’habitude d’évoluer en milieu juif, il est heureux de l’avoir effectué.
Luce bouleversée dit avec fermeté qu’il faut arrêter de désigner l’autre comme responsable, que le mal est en chacun de nous, au plus profond de notre âme et qu’il nous incombe de transformer les forces du mal en ouverture, en forces créatives pour s’ouvrir à la souffrance de l’autre. Que la Shoah dans son horreur est unique car c’est la première fois dans l’histoire de la création du monde - avec les Arméniens et les tziganes - que l’on décide qu’une partie de l’humanité n’a pas le droit de vivre. Nabil se lève et recueilli dit combien Treblinka l’a marqué, justement parce qu’il ne restait RIEN. J’ai regardé le ciel, j’ai regardé la beauté des arbres, comment cela a-t-il pu se produire. A sa suite, Fayçal déclare que ce voyage qu’il craignait lui a appris beaucoup et annonce que dorénavant son association effectuera un voyage annuel en Pologne, dans les camps de d’extermination.
Nous remontons vers le nord-ouest et nous dirigeons sur Maïdanek aux portes de Lublin. Les Nazis n’ont pas eu le temps de détruire les chambres à gaz et les fours crématoires, qui sont restés en l’état, pris de cours par les Soviétiques. C’est le camp le plus primitif me dit Albert, c’est un camp terrible où le vent de la plaine de Russie souffle sans discontinuer. Cet endroit m’est tellement pénible, me confie t-il, qu’il m’est arrivé d’avoir une colique d’un mois à mon retour. De jeunes israéliens, sont là drapeaux en fête. Le guide polonais me dit qu’il est dommage qu’il n’y ait pas d’échange avec de jeunes polonais. Oui, c’est dommage.
Des forêts de conifères et de bouleaux, fantômes immobiles blanchies de neige, défilent devant nos yeux avant d’arriver à Treblinka situé à 100 km au nord-est de Varsovie. Isolé en pleine campagne au milieu des forêts, il ne reste rien. Des monuments commémoratifs ont été érigés. Un haut-parleur diffuse l’histoire du camp de Treblinka, usine de mort, qui a fonctionné jusqu’en 1943, sa révolte. Début de la fin pour les Nazis. Debout, chacun dans son coin écoute, face aux arbres, en se tournant le dos, ou bien le regard à terre. La terre est la même, les arbres aussi. Puis nous prenons le chemin qu’eux prirent. Jacques s’approche de moi et me confie très doucement, n’oublie que tu marches sur des morts. Partout dans les camps nous avons marché sur les morts. De nombreux blocs de granit jalonnent le chemin, comme ces rails.
On arrive à l’impressionnant cimetière qui brave le temps, face à l’immensité du ciel - des pierres qui parlent avec les noms gravés des localités d’où venaient les déportés. L’Union Soviétique englobe à elle seule presque tous les pays satellites d’alors. Je n’ai pas trouvé Minsk, Vilna, Alyté ou Kovno. Mais ils sont tous là nos morts dans nos cœurs. Au pied de l’énorme ménora, qui se dresse sur le monumental bloc de pierre reposent des fleurs fraîches, et des bougies que l’on a allumé à la mémoire des morts. On en allume d’autres, et Albert, notre pied noir venu de Marseille, récite le Kaddish et me demande les noms. Qui veut mesurer l’ampleur du désastre, doit se rendre à Birkenau et Treblinka - s’il le peut - là, il comprendra.
Varsovie, c’est le ghetto avec les monuments/points de repère de la bouche d’égout d’où s’évadèrent miraculeusement quelques-uns, au monticule/ lieu de réunion secrète où se fomenta l’insurrection. Ici le bâtiment de la Gestapo où furent consignés ceux en partance vers les camps ; là l’Umschlag Platz, point d’embarquement dans les trains. Albert, Jacques et Maxime demandent à Fayçal et Nabil de déposer une gerbe devant le monument du ghetto. Une minute de silence. Albert récite le Kaddish et le Pasteur donne une bénédiction.
Ce qui était un voyage historico-culturel s’est transformé, à l’insu de tous, en un travail personnel dont chacun était plus ou moins conscient. Cette communauté d’êtres différents a rassemblé les ferveurs, les douleurs, et les espérances. Chacun s’est mesuré à lui-même, cherchant sa vérité profonde, mais surtout à l’unisson de l’autre.
Quatre camps sont inscrits au voyage : Auschwitz I, Birkenau, Maïdanek, Treblinka. Oui, ceux du Kaddish. Lectures, films, récits. On sait dit-on, mais ce n’est que sur place que l’on peut mesurer l’ampleur de l’irrecevable, de l’innommable, de l’inacceptable. La veille, nous nous étions rendus à Auschwitz I, le musée. Là, l’horreur est montrée en vitrine : cheveux, lunettes, prothèses, effets personnels. Et on se surprend à essayer de lire les noms sur les valises dans l’espoir de retrouver une preuve tangible d’un disparu. Il y a le block 11, celui de la mort, il y a le block 10, celui des expériences du Dr. Mengele, qui avait désigné le Dr Miklos Nyiszli, déporté, médecin-chef des crématoriums d’Auschwitz pour rédiger les procès-verbaux de dissection, qui étaient directement envoyés à Berlin-Dahlem, à l’attention d’un des organismes médicaux les plus qualifiés du monde. Il neige en tourbillon, ce matin là sur Auschwitz I. Le vent est âpre. Le lendemain, trois kilomètres plus loin, - Birkenau - A Birkenau, on réalise. Nous sommes en condition 0° peut-être moins 2°. Eux avaient jusqu’à moins 10/20°.
La neige a refait son apparition pour nous accompagner et mieux nous faire comprendre. Un vent glacé souffle sur le plateau de Haute-Silésie, grand désert blanc. Personne. La silhouette de cette tour et les rails, que tout le monde a vu sur les photos et dans le film Shoah de Claude Lanzmann, nous y sommes. C’est terrible. Du haut du mirador central, on domine la situation d’où l’on aperçoit les baraques minuscules alignées comme des miniatures, la rampe où descendaient les déportés puis, à quelques mètres, les crématoires. On comprend tout de l’organisation et de l’efficacité du système. Vue accablante. Les écuries-dortoirs en terre battue, les latrines. Tout est là. Marche pour arriver au bord d’un petit étang, autrefois marais, où on jetait les cendres des déportés. Jacques porte-drapeau de l’Amicale des déportés d’Auschwitz et des camps de Haute-Silésie avec ses compagnons, Albert et Maxime, mettent à l’eau une gerbe à la mémoire des disparus et demandent une minute de silence.
C’est grâce au modeste mais efficace entrefilet de l’Amicale des déportés d’Auschwitz et des camps de Haute-Silésie dans différents journaux de province et le Monde, que la majorité des participants s’est “précipitée” pour se rendre sur les sites du plus grand crime contre l’humanité, où tous voulaient aller depuis longtemps. Plus de 60 participants, venus de régions différentes : Bretagne, Lorraine, Drôme .. - dont le quart seulement est juif - Ages et milieux variés, mais unis dans un bouquet de ferveur au milieu duquel se trouvent deux jeunes maghrébins, Fayçal et Nabil, de 17 et 20 ans, en provenance de Valence - l’âge des trois déportés, qui encadrent le groupe lorsqu’ils furent envoyés à Auschwitz.
Pourquoi ce voyage ? De multiples raisons, mais la volonté d’effectuer cette démarche en dit beaucoup sur l’impact qu’a laissé sur chacun la seconde guerre mondiale. Luce, professeur d’histoire, dont l’adolescence a subi un choc par la violation de son journal intime, s’est identifiée à Anne Frank. Françoise, médecin psychiatre à l’hôpital Rothschild a fait ce voyage à cause ou grâce à ses patients, qui lui parlent de l’incommunicabilité de la Shoah. Il y a aussi Suzanne, juive, qui se culpabilisait d’aller en Pologne à cause de l’antisémitisme et de sa haine des polonais. Elle sent aujourd’hui enfin, qu’elle l’a dépassée. Il y a ce monsieur respectable, peu loquace, à l’écoute de tout ce qui se dit, passionné par cette époque. Ce chauffeur routier, qui a entendu en 1965 une émission sur les juifs et qui n’en avait jamais rencontré. Il y a René, ancien résistant, déporté qui n’a rien oublié, ni non plus du russe, de l’allemand du polonais, qui est venu pour accompagner la Collectivité Pédagogique de Die, avec ses jeunes de Vercheny. Il tourne en rond. Comment ai-je pu survivre ! ... Aujourd’hui je ne le pourrai pas. C’est un homme de conviction. Son tableau d’honneur est sa conduite de vie.
Il y a tonton et ses deux neveux : Guillaume, tout en nerfs et Emmanuel tout amour, un ange parmi nous tous, la tolérance, l’écoute, le questionnement ; c’est notre cœur. Tonton Edmond l’humour, la dérision, la réplique. Ces trois là nous remuent et nous font bouger de l’intérieur. Avec Jacques, Albert et Maxime, ils ont été, à leur insu, les détonateurs du travail du groupe. Faycal et Nabil, ont en charge une association dans un quartier défavorisé de Valence. Ils sont venus pour constater jusqu’où l’intolérance pouvait amener. Tout le monde se côtoie pendant six jours au milieu de tous ses problèmes, petits et grands, ses manies, sa rigidité, son monde, sa culture et cela fonctionne très bien ; à tel point que la veille du départ une réunion est improvisée pour faire le point.
C’est le pasteur qui commence, il n’en peut plus, il faut qu’il décharge son trop plein d’émotion. A travers toutes les étapes, on l’a vu l’œil brillant, peu loquace, faisant taire ses sentiments. Ce soir, il demande tout simplement pardon au nom des religions qui ont laissé faire ces crimes contre l’humanité. Dorénavant, il va organiser un voyage annuel dans les camps. Les révisionnistes n’auront qu’à bien se tenir - N’est-ce pas ce travail de la société civile qui est le meilleur -. Il est lent mais sûr, et se propage comme une toile d’araignée - Emmanuel dit son amour de tous à tous. Denise raconte son étonnement et son émotion lorsqu’elle s’est aperçue qu’il y a une majorité non juive et leur dit combien elle est sensible à leur intérêt. Un autre participant lui répond et avoue avoir appréhendé ce voyage, n’ayant pas l’habitude d’évoluer en milieu juif, il est heureux de l’avoir effectué.
Luce bouleversée dit avec fermeté qu’il faut arrêter de désigner l’autre comme responsable, que le mal est en chacun de nous, au plus profond de notre âme et qu’il nous incombe de transformer les forces du mal en ouverture, en forces créatives pour s’ouvrir à la souffrance de l’autre. Que la Shoah dans son horreur est unique car c’est la première fois dans l’histoire de la création du monde - avec les Arméniens et les tziganes - que l’on décide qu’une partie de l’humanité n’a pas le droit de vivre. Nabil se lève et recueilli dit combien Treblinka l’a marqué, justement parce qu’il ne restait RIEN. J’ai regardé le ciel, j’ai regardé la beauté des arbres, comment cela a-t-il pu se produire. A sa suite, Fayçal déclare que ce voyage qu’il craignait lui a appris beaucoup et annonce que dorénavant son association effectuera un voyage annuel en Pologne, dans les camps de d’extermination.
Nous remontons vers le nord-ouest et nous dirigeons sur Maïdanek aux portes de Lublin. Les Nazis n’ont pas eu le temps de détruire les chambres à gaz et les fours crématoires, qui sont restés en l’état, pris de cours par les Soviétiques. C’est le camp le plus primitif me dit Albert, c’est un camp terrible où le vent de la plaine de Russie souffle sans discontinuer. Cet endroit m’est tellement pénible, me confie t-il, qu’il m’est arrivé d’avoir une colique d’un mois à mon retour. De jeunes israéliens, sont là drapeaux en fête. Le guide polonais me dit qu’il est dommage qu’il n’y ait pas d’échange avec de jeunes polonais. Oui, c’est dommage.
Des forêts de conifères et de bouleaux, fantômes immobiles blanchies de neige, défilent devant nos yeux avant d’arriver à Treblinka situé à 100 km au nord-est de Varsovie. Isolé en pleine campagne au milieu des forêts, il ne reste rien. Des monuments commémoratifs ont été érigés. Un haut-parleur diffuse l’histoire du camp de Treblinka, usine de mort, qui a fonctionné jusqu’en 1943, sa révolte. Début de la fin pour les Nazis. Debout, chacun dans son coin écoute, face aux arbres, en se tournant le dos, ou bien le regard à terre. La terre est la même, les arbres aussi. Puis nous prenons le chemin qu’eux prirent. Jacques s’approche de moi et me confie très doucement, n’oublie que tu marches sur des morts. Partout dans les camps nous avons marché sur les morts. De nombreux blocs de granit jalonnent le chemin, comme ces rails.
On arrive à l’impressionnant cimetière qui brave le temps, face à l’immensité du ciel - des pierres qui parlent avec les noms gravés des localités d’où venaient les déportés. L’Union Soviétique englobe à elle seule presque tous les pays satellites d’alors. Je n’ai pas trouvé Minsk, Vilna, Alyté ou Kovno. Mais ils sont tous là nos morts dans nos cœurs. Au pied de l’énorme ménora, qui se dresse sur le monumental bloc de pierre reposent des fleurs fraîches, et des bougies que l’on a allumé à la mémoire des morts. On en allume d’autres, et Albert, notre pied noir venu de Marseille, récite le Kaddish et me demande les noms. Qui veut mesurer l’ampleur du désastre, doit se rendre à Birkenau et Treblinka - s’il le peut - là, il comprendra.
Varsovie, c’est le ghetto avec les monuments/points de repère de la bouche d’égout d’où s’évadèrent miraculeusement quelques-uns, au monticule/ lieu de réunion secrète où se fomenta l’insurrection. Ici le bâtiment de la Gestapo où furent consignés ceux en partance vers les camps ; là l’Umschlag Platz, point d’embarquement dans les trains. Albert, Jacques et Maxime demandent à Fayçal et Nabil de déposer une gerbe devant le monument du ghetto. Une minute de silence. Albert récite le Kaddish et le Pasteur donne une bénédiction.
Ce qui était un voyage historico-culturel s’est transformé, à l’insu de tous, en un travail personnel dont chacun était plus ou moins conscient. Cette communauté d’êtres différents a rassemblé les ferveurs, les douleurs, et les espérances. Chacun s’est mesuré à lui-même, cherchant sa vérité profonde, mais surtout à l’unisson de l’autre.
Monday, May 14, 2012
Mes impressions lituaniennes - Diasporiques décembre 2004
Aller en Lituanie …
Pour un Juif, se rendre en Lituanie n’est pas un voyage comme les autres. C’est d’abord une volonté, un désir. C’est tout, sauf du tourisme. Voyage au cœur de la mémoire où l’œil aux aguets regarde, observe tout ce qu’il voit. Tous les Juifs qui se rendent dans les anciens Pays que l’on appelait de l’Est doivent éprouver les mêmes sentiments, certes à des degrés divers. L’écroulement du rideau de fer a donné lieu à la renaissance des pays baltes, en l’occurrence ici, la Lituanie, où vivait une importante communauté juive. Ce pays rayé de la carte en 1944, fondu dans l’Union Soviétique, ses habitants devenant, du jour au lendemain, des citoyens soviétiques.
Depuis 1991, date de son indépendance, la Lituanie est
réapparue sur les cartes géographiques et avec cette résurrection, le fantôme
d’une communauté juive prestigieuse, devenue le porte-flambeau des 250.000 âmes
parties en fumée dans les forêts, les crématoires de Treblinka,
d’Auschwitz, Bergen Belsen et beaucoup d’autres. La population juive
représentait en 1939 10% de celle du pays. Vilnius avant la seconde guerre
mondiale comptait entre 60.000 et 70.000 juifs, avec 10 yeshivot et plus d’une
centaine de synagogues. Aujourd’hui, il n’en reste plus qu’une.
Les quelques milliers de Litvaks qui survécurent furent
ceux qui fuirent vers l’Union Soviétique et ceux qui s’engagèrent dans la 16ème
Division lituanienne et eurent la chance d’en revenir. Elle représente de nos
jours 4.500 personnes, chiffre difficile à établir avec les décès, les
émigrations vers Israël, l’Allemagne ou
les Etats-Unis. Mais c’est à Vilnius, la capitale qu’ils se trouvent en
majorité. A Kaunas, seconde ville du pays, il y en a 427, alors qu’il y a 10
ans, ils étaient 700, les 2/3 sont âgés et le nombre de jeunes s’élève à
environ une quarantaine. A Klaipeda vivent aujourd’hui 200 Juifs, Sauliai, 100,
Druskininkai, 11, Telsiai, 5, Alytus 4, Marijampole, 5, Varèna, 1. Ceci n’est
pas une liste exhaustive, mais donne une idée de ce qui subsiste de la présence juive en Lituanie. La
plupart de ces Juifs ne sont pas pratiquants,
la guerre et soixante années de communisme “y ont remédié”. Les plus
âgés naturellement parlent yiddish. De nombreux
Juifs sont venus du temps de l’Union Soviétique pour un mieux vivre et
aussi à des fins d’émigration plus facile. Les fêtes juives sont surtout
l’occasion de réunions sociocommunautaires. Voici déjà plusieurs années, des
groupes nouveaux religieux sont apparus - à côté de la communauté traditionnelle litvake dans la mouvance du Gaon de
Vilna : les Loubavitch à Vilnius, une tendance hassidique à Kaunas ; les
uns et les autres espèrent raviver la flamme d’une communauté qui s’amenuise.
L’administration de la communauté juive, avec à sa tête
Simonas Alperavičius, est installée dans les anciens locaux du Tarbut,
lycée hébreu d’avant-guerre, au 4 de la rue Pylimo. Ceux-ci viennent d’être
remis à neuf grâce au Joint et ont
été inaugurés en 2003. Les architectes, Leonidas Merkinas et Grigorius
Rudnickas ont conjugué le fonctionnel et l’esthétique grâce aux matériaux
utilisés : bois clair lumineux, qui donne un style scandinave des plus heureux
; c’est une réussite. Une salle, la Salle
Jasha Heifetz, permet la tenue de spectacles. En 1998, Vilnius a vu
la création d’un Institut Yiddish où un programme d’été sur la langue et la
culture yiddish a été mis en place. Plus tard, l’Institut a été transféré dans
les locaux de l’Université de Vilnius. C’est l’unique Institut de toute la
région. Des étudiants de tous âges et de tous les pays, Juifs et non-juifs,
viennent y suivre un enseignement qui s’adresse aussi bien aux débutants qu’aux
plus avancés, dont beaucoup de jeunes. Cette année, 78 étudiants sont venus de
16 pays entre autres des Etats-Unis, du Canada, d’Allemagne de Hollande,
d’Israël, de Lettonie… Une ambiance chaleureuse ; des spectacles, des
excursions[i] sont organisés. Cette
année, comme en 2003, Y. Niborski, maître de conférences à l’INALCO y a donné
un enseignement destiné aux étudiants les plus avancés. Un soir au café Baltic, lors d’une soirée conviviale, je
rencontre Sigrid, une allemande sympathique, qui parle couramment un bon
yiddish; je l’en félicite et lui demande la raison de sa connaissance de cette
langue. Elle me répond que, psychiatre de métier, elle avait une patiente,
rescapée des camps, qui ne s’exprimait que dans cette langue, elle la
comprenait assez bien au travers de l’allemand, mais insuffisamment. Elle a
alors décidé de l’apprendre.
Sillonner le pays …
D’Est en Ouest et du Nord au Sud, j’ai sillonné le pays,
traversé villages, bourgs et grandes villes. De l’extérieur, la physionomie du
pays a énormément changé, lorsque je pense à mon premier voyage ici, voici
douze ans - plus de couleurs, plus de vie. Dans les campagnes en revanche, où
d’ailleurs l’on ne croise aucun touriste, l’évolution est beaucoup plus lente,
mais j’y ai vu et senti, disons du mieux vivre. Les jardins des maisons des
anciens sthetlech flamboient de couleurs, comme à Semeliškès.
Sur les hauteurs de Kaunas, dans un des quartiers
résidentiels, une maison élégante où en 1940 Chiune Sugihara[ii], consul du Japon à
Kaunas, alors capitale de la Lituanie, délivra plus de deux mille visas de
transit à des Juifs fuyant la Pologne tombée sous la coupe des nazis,
enfreignant les ordres répétés de Tokyo. Ces visas étaient valables pour une
famille, on estime qu’il sauva ainsi six mille personnes. C’est en décembre
1999, grâce aux efforts d’hommes d’affaires et d’intellectuels lituaniens et
belges, que la Fondation a été inaugurée.
Simon Davidovich, l’actif directeur de la Fondation
Sugihara à Kaunas effectue, en plus de son travail, de nombreuses interventions
pour enseigner la Shoah auprès des classes primaire et secondaire, toujours en
compagnie de témoins. Cette Fondation est un lieu de mémoire : près de
cinq cents élèves sont venus visiter les lieux en 2003 et de nombreux Japonais,
4.000 environ par an, viennent honorer la mémoire de leur compatriote. La
Fondation est également un lieu de formation des enseignants (30 en 2003) sur
l’enseignement de la Shoah.
Julija Menčiunienė, directrice du Fort IX à Kaunas, lieu où
ont été exterminés la plupart des habitants juifs de la ville et de ses
environs et les hommes du convoi 73[iii] - parti de Drancy le 15 mai 44 - a exprimé la
nécessité de former des guides, en particulier pour ce qui concerne “La salle
des Français” que, personnellement nous a t-elle confiée, elle appelle la
“Salle du Souvenir”. Les visiteurs posent des questions et les guides sont bien
souvent incapables d’y répondre.
C’est le général Adolph Urbšas de la 16ème division
lituanienne, qui a demandé que le Fort IX devienne un musée; de cette manière,
les jardins potagers établis dans son périmètre ont été supprimés
Il est intéressant de lire dans un article de Balys
Krasauskas, extrait du journal Tarybu Lietuva[iv],
Lituanie soviétique, daté du 13 septembre 1944, il écrit : ... qu’il est
allé voir ce Fort en compagnie d’un groupe de médecins soviétiques venus du
front. A l’Ouest, j’ai vu un grand terrain où - avant la libération soviétique
- on avait creusé des fosses pour ensevelir les fusillés. Le terrain a été
aplani mais, malgré tout, il est facile de constater que ces lieux sont ceux
des crimes commis par les Allemands. Là, en rangées d’une longueur de 20m croît
une herbe dense, vert foncé, avec des pousses fragiles, qui se cassent au
moindre vent. Par contre, entre les rangées, l’herbe est rare et souffreteuse.
Sur les murs des casemates, j’ai trouvé un grand nombre d’inscriptions gravées
au crayon dans le crépi des murs, à l’aide d’objets métalliques ... Et il
cite des noms.Il continue et reproduit des témoignages de lituaniens, témoins
directs des massacres et de leur déroulement avec la précision scientifique de
leur préparation : Durant les premiers jours de l’invasion allemande, les
intrus ont concentré ici, à peu près un millier de prisonniers de guerre
soviétiques, qui creusaient des fosses dans un terrain de 5 hectares.
De juillet à août 1944, ils ont creusé 14 fosses de 200m de long sur 3m de large et 2m de profondeur. Dès que les fosses ont été prêtes, l’extermination de masse a commencé. Des colonnes de quelques milliers d’êtres humains étaient amenées - femmes, hommes, adolescents, enfants, vieillards - que l’on fusillait ou brûlait. Les habitants des environs appelaient ce Fort, “Le Fort de la mort”. Il continue et écrit plus loin: “Voici quelques inscriptions d’étrangers relevées parmi une multitude de noms inscrits sur les murs des casemates du IXe Fort : Ullmann Karl départ de Drink 15.5.44 arrivé 18.5.44, Nahmias Charles - Où est ma famille ? - A. Steinberg de Paris 12.18.5.44 - Jules Herskovets d’Anvers 18.5.44 de Monaco via Drink-Paris - Wechsler Abraham de Limoges - Paris - Loeb Marcel Wendenheim - Hollander Simon - de Nice Hilaire Roro 18.5.44 - Nous sommes 900 Français - Grad Maurice, Nice 18.5.44 arrivée de 900".
De juillet à août 1944, ils ont creusé 14 fosses de 200m de long sur 3m de large et 2m de profondeur. Dès que les fosses ont été prêtes, l’extermination de masse a commencé. Des colonnes de quelques milliers d’êtres humains étaient amenées - femmes, hommes, adolescents, enfants, vieillards - que l’on fusillait ou brûlait. Les habitants des environs appelaient ce Fort, “Le Fort de la mort”. Il continue et écrit plus loin: “Voici quelques inscriptions d’étrangers relevées parmi une multitude de noms inscrits sur les murs des casemates du IXe Fort : Ullmann Karl départ de Drink 15.5.44 arrivé 18.5.44, Nahmias Charles - Où est ma famille ? - A. Steinberg de Paris 12.18.5.44 - Jules Herskovets d’Anvers 18.5.44 de Monaco via Drink-Paris - Wechsler Abraham de Limoges - Paris - Loeb Marcel Wendenheim - Hollander Simon - de Nice Hilaire Roro 18.5.44 - Nous sommes 900 Français - Grad Maurice, Nice 18.5.44 arrivée de 900".
Il poursuit : Près de l’endroit où l’on fusillait, sous les buissons, nous avons trouvé des bouteilles vides de Französischer Rotwein” (Vin rouge français).
Plus loin, il continue : Dès avril 1944,
c’est dans la cour du Fort que l’on procéda à l’extermination, près du mur
occidental. Dans la dépression du terrain, on prépara un bûcher et
l’incinération continua. J’ai vu ici l’emplacement d’un bûcher de 7m de hauteur
sur 6m de large, des tas de bois prêts à brûler et 5 tonneaux vides de 200
litres, qui avaient contenu du mazout. On peut encore trouver là, contre le
mur, les deux perches couvertes de suie de 3m de longueur, qui servaient à
tourner les corps des malheureux dans les bûchers. Des ossements humains, des
restes d’objets métalliques, des portefeuilles et d’autres choses encore
traînaient par terre... Un amoncellement de bouteilles vides d’eau de vie,
témoigne encore de la bestialité des bourreaux envers les enfants et les femmes
terrifiés.
Ces sortes de lieux d’extermination existent en grand nombre en Lithuanie.
Je remarque que dans ces extraits, comme dans
l’intégralité de l’article - pas une seule fois - le mot « Juif » n’est employé.
Au cours de mes pérégrinations, j’ai pu aussi constater
en visitant des lieux comme Švenčionys, au nord-est de Vilnius, que le musée de
la ville commence à s’intéresser aux Juifs, qu’une vitrine leur est consacrée
et que le cimetière est remarquablement entretenu. Point noir, les restes d’une
svastika sur le monument commémoratif à l’entrée, que l’on a du mal à effacer.
Des stèles ont été érigées sur la grande place, à l’emplacement du ghetto. A Telšiai,
ville de moyenne importance, la grande rue a gardé toutes ses maisons juives.
La synagogue existe, mais maintenant l’intérieur abrite un magasin de meubles.
La boutique, où l’on procédait à l’abattage rituel, est devenue l’Office du tourisme où nous avons été fort
bien accueillis. Quatre bornes délimitent le petit ghetto de 500 personnes sur
les 14.000 de toute la région de Zamaïtie. En regardant l’église, je n’ai pu
m’empêcher de penser à Moïché Rozenbaumas[v], qui chapardait les pommes
dans le grand verger du séminaire catholique ou dans celui du pope russe.
En 2001, à Merkinė, petit village au bord du Niemen au
Sud-est du pays, sur la place du village, j’avais visité un petit musée où un
habitant avait réuni dans une vitrine des photos et des objets se rapportant
aux Juifs et qu’il me montra fièrement.
Le deuxième congrès Litvak
En août s’est tenu à Vilnius le Deuxième Congrès Mondial
Litvak auquel ont assisté 150 personnes en provenance de 12 pays, deux français
y assistaient. Ce congrès a été organisé conjointement avec l’ambassade
d’Israël auprès des Pays baltes, l’Institut yiddish de Vilnius et le musée
d’Art de Lituanie. On ne pouvait l’ignorer car les colonnes Morris - qui
n’existaient pas lors du Premier congrès Mondial des Litvaks - annonçaient tous
les événements en lituanien et en yiddish.
A la différence du Premier Congrès
Mondial Litvak, il y a trois ans, un nombre important de Lituaniens non juifs ont pris part à tous
les événements. Il était impossible de l’ignorer. Le programme cette année a
été dominé par les arts : pictural, musical: jazz, classique, chants et des
extraits de l’opéra La Juive de
Halévy. Ces événements ont été l’occasion de nous faire découvrir les nombreux
lieux culturels de Vilnius : la Philharmonie, le théâtre dramatique,
l’ancien Hôtel de Ville[vi] ...
Le congrès fut marqué par deux expositions de peinture.
La première au musée d’Etat de Vilnius, présentait des œuvres de Raphael
Chwolès, décédé à Paris en 2002, en présence de l’un de ses fils, Alexandre. Il
a rappelé que son père était né à Vilna en 1913, où il avait entamé une
brillante carrière, que la deuxième guerre mondiale avait malheureusement
interrompue. Il en réchappa en fuyant vers Moscou. Les deux premières salles de
l’exposition offraient au regard des tableaux peints dès son retour à Vilna, documents
historiques précieux sur l’état de la ville juive que l’on aurait pu sauver, en
particulier la grande synagogue. Ce qui est frappant dans l’art pictural de
Chwolès est la maîtrise de son coup de pinceau, le calme qui en émane au
constat de cet immense chaos, en opposition avec les sujets peints. Une telle
simplicité dans la description m’a semblé correspondre à la modestie de
l’homme. Là, réside la grandeur de l’artiste. Il avait 33 ans.
La seconde exposition se tenait dans
la galerie de peinture de la communauté, où étaient exposées les œuvres de
Solomon Teteilbaumas, bien connu des parisiens, qui ont eu la chance de le
découvrir à Paris en novembre 2001, où il exposait pour la première fois. Sa
palette s’est étonnamment éclaircie depuis trois ans. Sa vision du monde est
moins tourmentée, elle semble plus sereine, sans avoir pour autant abandonné le
sens du mouvement, inhérent à sa personnalité. Il a aujourd’hui 32 ans.
Une visite était réservée à l’école
d’Etat lituanienne Chalom Aleichem à Vilnius qui accueille 225 enfants,
dont un tiers de non juifs.
Depuis l’indépendance du pays des
témoignages de la présence juive sous forme de plaques commémoratives ont été
posées à Vilnius comme celles des petit et grand ghettos. On peut admirer
aussi la sculpture du Gaon de Vilna sur l’emplacement de la grande synagogue
dans la vieille ville et les plaques en l’honneur du sculpteur Antokolski et de
Jasha Heifetz.
La Conférence de 1993
Je pense au chemin parcouru depuis
octobre 1993, date de la Conférence internationale pour commémorer le
cinquantenaire de la liquidation du ghetto de Vilna (23 septembre 1943).
C’était la première fois depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale qu’une
manifestation de ce type et de cette ampleur se déroulait en Lituanie. Je me
souviens combien j’avais été frappée par le fait qu’aucune affiche n’annonçait
l’évènement – pas même à l’extérieur du bâtiment où elle se tenait. En dehors
des organisateurs, des participants, des anciens partisans et des déportés
survivants, ajoutés aux happy few invités - Personne. Cet évènement était vraiment confidentiel. Un excès de modestie –
non, de la prudence ; le sujet était délicat …
Deux thèmes avaient été traités, celui
de six siècles de présence juive et celui de la responsabilité des Lituaniens
dans le génocide juif. Certaines interventions avaient été houleuses, comme
celle d’Ephraïm Zuroff[vii] portant sur La mémoire du meurtre et le meurtre de la
mémoire, lorsqu’il avait minutieusement dressé la liste des actions
antijuives commises par le Front des Activistes Lituaniens (LAF), ou par le 12e
bataillon de la Police auxiliaire sous le commandement du Major Ananas
Impulevičius; ou lorsqu’il a demandé l’autorisation d’ouvrir un Centre Simon
Wiesenthal à Vilnius, pour enquêter sur les réhabilitations des criminels de
guerre … (Ce Centre n’a toujours pas vu le jour). Des historiens lituaniens
avaient alors violemment nié les faits. Parmi eux, L. Truska avait soutenu que
les Lituaniens étaient un peuple de paysans et qu’il n’y avait jamais eu de
pogroms dans le pays… tout en accusant tous les Juifs d’avoir appartenu au
KGB. Plusieurs historiens avaient démontré que c’était faux, et depuis, L.
Truska a reconnu avec d’autres collègues que, par méconnaissance des faits et
par manque d’information, ils s’étaient trompés.
Nous avions vécu des moments
difficiles et émouvants, en écoutant des rescapés comme Macha Rolnikaïté[viii] Alex Faitelson[ix], Fania Brancovskaja[x] et beaucoup d’autres.
C’était la première fois que j’étais en contact direct avec des témoins issus
des détachements de partisans, qui représentaient pour moi une des grandes
épopées de l’Histoire.
Conclure ?
Il paraît maintenant incontestable que
la Lituanie a entrepris son travail de mémoire, comme d’ailleurs un certain
nombre d’anciens pays de l’Est. La Lituanie fait désormais partie de l’Union
européenne, ses habitants se tournent vers l’avenir. Ils sont désireux de
retrouver leurs racines après cinquante ans de négation de leur identité.
Souhaitons que cette recherche les amène à prendre en considération le destin
tragique de leurs compatriotes juifs.
[i] Certaines
scènes du film documentaire Nemt (Prenez)
réalisé par Isabelle Rozenbaumas et Michel Grosman en 2002 en illustrent bien
l’ambiance.
[ii] Visa pour six mille vies de Sugihara Yukiko, traduit du japonais par Karine
Chesneau, ed. Piquier
[iii] Cf. Nous sommes 900 Français, ouvrage
collectif de l’Association « Les Familles et Ammis des Déportés du Convoi
73 »
[iv] Traduction Žibuntas Mikšys, revu et mise en forme par Odile Suganas
[v] L’odyssée d’un voleur de pommes, La Cause des Livres, 2004. Cf. Diasporiques
n°31, p. 44
[vi] Voir Diasporiques n°31, p. 51
[vii]
Historien, chargé de la chaire de Holocaust
studies from the Institute of Contemporary Jewry of the Hebrew University,
Jérusalem. Premier directeur en 1978
du Centre Simon Wiesenthal à Los Angeles
[viii] M.
Rolnikaïté, Le journal de Macha : de
Vilnius au Stutthof 1941-1945, ed. Liana Levi, Prix Mémoire de la Shoah
2003, Fondation Jacob Buchman.
[ix] Faitelson
Alex, Courage dans la tourmente en
Lituanie 1941-1945 : mémoires du ghetto de Kovno, préface de Simone
Veil, l’Harmattan, 2000
[x] Exposition
au musée d’Art et d’Histoire du Judaïsme de Deimantas Narkevičius dans laquelle
une vidéo lui a été consacrée, Legend
coming True, 3 mars-31 mai 2004.
Sunday, May 13, 2012
Voyages en Lettonie et en Estonie
Tribune Juive - Mai 1996
Découvrir Riga et Tallinn sous la
neige est une grâce, tant leurs architectures sont mises en valeur. Riga,
souvent appelée le «Petit Paris» est fascinante par ses
constructions Art Nouveau.
Malgré une forte diminution de leurs populations, les communautés juives de Riga (Lettonie) et de Tallinn, (Estonie) sont actives. En 1970, il y avait trente-sept mille Juifs à Riga, ils sont aujourd’hui douze mille. Beaucoup ont émigré en Israël, aux Etats-Unis et en Allemagne. Néanmoins, les enfants et petits-enfants des Riganiens – est-ce ainsi qu’on les appelle ? – sont là parce que leurs parents ont fui vers l’Oural ou l’Asie centrale, dès le début de la guerre. Ils disent avec fierté qu’ils représentent la quatrième génération. Ils aiment leur ville et leur pays en étant bien conscients des problèmes quotidiens auxquels ils sont confrontés. Un des problèmes communs à ces deux communautés réside dans le fait que la plupart ne parlent pas la langue du pays car beaucoup viennent de Russie. Le chômage sévit, la vie est chère. Il leur faut beaucoup de patience et de volonté pour affronter chaque jour et ils y font face avec courage.
Lettonie: Riga
A Riga, au 6 de la rue Skolas, le
bel immeuble a été restitué à la communauté juive et abrite, entre autres, un
très beau théâtre qui date du début du siècle, où sont donnés toutes sortes de
spectacles. C’est le Centre communautaire, où officient deux groupes de théâtre
pour enfants que dirige Karmella Skoric, directrice artistique et qu’anime
Edith Bloch. Déjà, le groupe de théâtre pour enfants a été invité à se produire
au Danemark et en Allemagne pour jouer une pièce en yiddish de Cholem Aleichem;
ils n’attendent qu’une invitation pour se produire à Paris, ce qui serait un
bel encouragement et la preuve que l’on s’intéresse à eux. «Nous y
resterions quatre à cinq jours et prendrions en charge notre voyage» me
confie Edith Bloch. Au rez-de-chaussée, hall du théâtre, on a installé une
librairie fort intéressante et une cafétéria, ce qui donne une animation
agréable.
De grands panneaux photographiques rappellent ce que fut avant-guerre
le théâtre de Riga avec ses célèbres comédiens. Des clubs variés ont été créés:
littérature, danse, chorale, conférences, jeux. C’est là, en 1991, que s’est
tenu le premier festival d’art juif de tous les Etats baltes. A l’heure
actuelle, un musée sur l’histoire des Juifs de Lettonie est en préparation et
Marger Vesterman en est l’ordonnancier. C’est lui aussi qui a écrit l’intéressant
petit guide[i] des juifs de Riga d’avant-guerre.
Les relations avec les Lettons sont, me dit-on, bonnes, très bonnes: «Les
gens ne savent pas quoi faire pour être agréables. Et puis il y a des échanges
avec des groupes de danses folkloriques et des chorales». Dans la soirée,
j’assiste à la répétition d’une chorale lettone et rencontre chez les
participants une grande gentillesse, un désir de connaître et de faire
connaître. La répétition me fait découvrir la beauté des voix baltes.
L’unique synagogue, construite en 1905, a survécu à la Deuxième guerre mondiale grâce à l’étroitesse des rues. Elle se trouve au cœur de la vieille ville, dans la rue Peteivas. C’est un bel édifice où encore aujourd’hui la table est mise la veille du Chabbath, offrant des mets traditionnels aux plus démunis. L’importante masse neigeuse ne me permet pas de me rendre au camp de concentration de Rumbula où cinquante mille Juifs furent exterminés. Je passe devant le village, mais continue néanmoins vers le camp de concentration de Salaspils, à vingt cinq kilomètres de Riga. Situé dans la forêt, je ne vois qu’un espace vide mais pesant où d’énormes statues, plantées comme un défi au ciel, sont ensevelies sur une bonne partie de leur hauteur. Elles sont gigantesques. A cause de la neige, je ne peux voir le gibet ni les baraques. L’entrée du camp est barrée par un énorme mur de pierre lisse, comme une rature. Salaspils a un cœur que l’on peut entendre, c’est un glas qui sonne sans relâche à la mémoire de ceux auxquels la vie fut ôtée, un glas qui retentit comme un goutte à goutte de leur sang. Le silence dans le silence.
Estonie: Tallinn
Il y a quatre mille Juifs en
Estonie. C’est la première communauté qui, en 1989, a ouvert ses portes aux
autres Juifs venus à l’époque de l’ex URSS. Tallinn, sa capitale, est forte de
deux mille Juifs dont beaucoup sont issus de mariages mixtes. A cette époque de
l’année, la vie semble sortie d’un conte de fée. Durant la dernière guerre, la
communauté a été complètement anéantie, Hitler a réussi son entreprise de Judenrein. Comme pour la Lettonie et la
Lituanie, ceux qui en réchappèrent
furent ceux qui fuirent dès les premières heures de l’invasion vers l’Oural ou
l’Asie centrale. La communauté partage avec Helsinki son grand rabbin, Mittai
Alony, et tout se passe dans la bonne entente. Il vient une fois par mois à
Tallinn. Cilia Laud, directrice du Centre communautaire, me fait visiter l’école,
dirigé par Michaï Levinson. Elle est subventionnée par le gouvernement et
accueille trois cent cinquante enfants.
Aujourd’hui règne une effervescence inhabituelle: demain c’est l’inauguration de la nouvelle cantine, située au sous-sol de l’établissement. La télévision et la presse seront là. La cantine[ii] est magnifique – le bois y règne en maître – lumineuse avec un design dépouillé scandinave. Le jour J, tous sont présents, télévision, presse, officiels, vétérans et une des vice-présidentes, Mme Eugénia Gurin-Loov, auteur du livre[iii] sur les victimes de l’Holocauste en Estonie, qu’elle a écrit comme un ultime hommage aux disparus. Après les chants et les discours, commence une fête conviviale où l’on déguste les plats que chaque famille a cuisiné et l’on danse dans des horas endiablées.
Aujourd’hui règne une effervescence inhabituelle: demain c’est l’inauguration de la nouvelle cantine, située au sous-sol de l’établissement. La télévision et la presse seront là. La cantine[ii] est magnifique – le bois y règne en maître – lumineuse avec un design dépouillé scandinave. Le jour J, tous sont présents, télévision, presse, officiels, vétérans et une des vice-présidentes, Mme Eugénia Gurin-Loov, auteur du livre[iii] sur les victimes de l’Holocauste en Estonie, qu’elle a écrit comme un ultime hommage aux disparus. Après les chants et les discours, commence une fête conviviale où l’on déguste les plats que chaque famille a cuisiné et l’on danse dans des horas endiablées.
Le lendemain je me rends à Klooga[iv] à quarante kilomètres de Tallinn, le vent souffle très fort. Nous avons du mal à trouver l’endroit. Enfin, la voie ferrée et de là, nous partons à pied dans la neige profonde pour effectuer ce kilomètre qu’eux firent dans d’autres circonstances. Une trouée dans les arbres: c’est là. De loin, j’aperçois au milieu du terrain défriché le monument érigé par le gouvernement estonien en 1994 à la mémoire de ceux qui y périrent. Je pense à eux. On ne parle pas suffisamment de ces communautés qui luttent pour sortir de l’ombre. Elles savent pourquoi elles luttent et c’est peut-être là le secret de leur réussite et de leur vitalité.
[i] En anglais, Fragments of the Jewish history of Riga, a brief guide book with a map
for a walking tour. Published by the Museum and Documentation Centre of the
Latvian Society of Jewish Culture, Riga, 1991.
[ii] Offerte par
Mme Shona Weizmann (USA) et l’American Joint Development Committee.
[iii] Holocaust of Estonian Jews 1941, Tallinn 1994.
[iv] Camp de concentration.
Thursday, April 19, 2012
Article de Edgar Reichmann dans L'Arche
Mosaïque par Odile Suganas
"Une femme part à la recherche de ses ancêtres juifs lituaniens et raconte cela dans un livre-album où les personnages nous interpellent à chaque page. Le graphisme et le style servent ici une démarche intelligente et sincère".
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